Lectures


 

Jacques Lacan

Le Séminaire livre XXIII

(1975-1976) - Le sinthome

Seuil - Champ freudien - mars 2005

Jacques Lacan

Des Noms-du-Père

Seuil - "Champ freudien"

janvier 20052020052

Jacques Lacan

Le triomphe de la religion

précédé de Discours aux catholiques

Seuil - janvier 2005

Philippe Sollers

Lacan même

Postface de Jacques-Alain Miller

Navarin Editeur

 

Feu d'artifice dans le ciel freudien : par la grâce du co-auteur des séminaires (ou des "Il-Sait-Miller-de-Lacan"), le printemps a vu éclore, aux éditions du Seuil, plusieurs petits textes remarquables : "Des noms-du-père", « Le triomphe de la religion » et le vingt troisième séminaire, « Le sinthome ».

Est-ce le contexte contemporain ? Face à la conception neuronale de l'humain, il semble urgent de penser une clinique de la psychose. Pourtant, ces textes, apparaissent, aujourd'hui, comme ceux du combat de l'impossible. Le sinthome illustre la quête ultime d'un Lacan en fin de parcours qui s'acharne à nouer le nœud borroméen de façon à donner la prépondérance au Réel sur l'Imaginaire et le Symbolique. Il tisse les fils d'une démarche mathématique, à la recherche d'une logique de la folie. Le fil rouge qui relie ces différents ouvrages est, à coup sûr, celui d'une éthique de la psychanalyse.

Comme une apparition, la figure de James Joyce surgit au détour du sinthome. Cette figure, en s'imposant, permet aux propos de Lacan de s'infléchir sur le versant de la théorie joycienne de la "rédemption par l'écriture", théorie selon laquelle l'objet deviendrait la chose elle-même par "épiphanie". Question cruciale posée à tout "parlêtre" entre création et effacement, quand on sait que l'auteur d'Ulysse affirme sa volonté forcenée de trouver une langue fondamentale. La "vraie" langue ?

Est-ce une tentative de saisir l'indicible? Ou bien, comme on l'a dit, la dernière quête d'un Lacan, fasciné par la fin, affecté de mutisme, dans un séminaire qui s'éteint ? Equilibre sur un fil, entre construction et destruction , ou retour inexorable à l'indicible ?

Face à ces questions qu'on aurait tout intérêt à laisser ouvertes, la fin de l'ouvrage nous rassure pleinement : Miller y signe une "notice de fil en aiguille qui confirme, s'il le fallait, qu'il s'agit bien du "c'est –Miller-de-Lacan". C'est l'occasion d'un brillant échange avec Philippe Sollers, autre miroir de ces temps lacaniens. Dans un petit ouvrage, "Lacan même", l'auteur de "Paradis" nous restitue avec justesse et affection l'univers de l'auteur des "Ecrits". Au cours de l'ouverture du séminaire du sinthome, celui-ci se serait inquiété de la présence de l'Autre. A la question : "Y-a-t-il un Sollers dans la salle ?" répond le médecin perdu de la compagnie aéronautique, "air-narcisse" : « je m'aime ». Pourtant, l'intérêt de cet opuscule tient dans la reconnaissance d'un monde qui n'est plus ; monde dominé par un maître Zen qui se refusait à réduire le langage à la communication, Maître Zen qui, nous dit Sollers, : "se livrait au meilleur théâtre que j'ai vu de ma vie et de très loin (…) Il y avait, à la fois, un côté comique, pathétique, enragé, plaintif. Tout ça, c'était vécu : son corps était intéressant… son élocution…" A coup sûr, il même l'aime, ce maître qui savait s'engager pour susciter le désir de découverte ! "Lacan même" qui nous dit (malheureusement trop) l'amour de soi-même, se termine, dans sa troisième partie, par un texte de l'inévitable "c'est-Miller-de-Lacan". Décidément, "ils mêmes", mais n'est pas Lacan qui veut, comme celui-ci l'écrivait, dans sa jeunesse, au tableau de l'Internat en Psychiatrie : "n'est pas fou qui veut !"

Quel bonheur de relire les deux perles que sont "Des noms du père" et "Le triomphe de la religion". C'est sa pratique quotidienne qui a permis à leur auteur d'affirmer que, tant qu'il y aura des êtres parlants, des "parlêtres", l'hypothèse Dieu sera là. Il ne suffit pas de s'affirmer athée, toujours, au commencement, sera le verbe. L’athée, lui-même, y est soumis.

C'est devant des universitaires catholiques belges qu' intervient Lacan en 1960. Il tente de situer ce que l'on peut entendre par psychanalyse, au regard de l'illusion et du malaise, termes que Freud utilisait à propos du phénomène religieux. Comme lui, Lacan, n'a jamais cru au progrès moral de l'humanité. Le malaise dans la civilisation n'a rien d'un bréviaire humaniste. La culpabilité, nous dit Lacan, plonge ses racines dans l'inconscient. Le christianisme ne l'a pas inventée. Nourri de la lecture du "De Trinitate" de Saint Augustin, il termine son introduction des "noms-du-père" par ce qui spécifie le judaïsme, c'est à dire, son refus "de la pratique des rites métaphysico-sexuels qui, dans la fête, unissent la communauté à la jouissance de Dieu… l'hébraïque met au contraire en valeur, la béance séparant le désir de la jouissance"
Lacan poserait ainsi les bases d'une nouvelle éthique qui pousserait les "trumains", non à s'aimer, mais à s'accommoder les uns des autres.

Mais peut-on les désaliéner de la "communion fraternelle" ? Lacan en doute quand il se pose la question de savoir qui de la psychanalyse et de la religion viendra à bout de l'autre. Pessimiste, il mise sur la religion, "la vraie", dit-il, seule puissance politique à laquelle on puisse se fier. La psychanalyse qui avance sur le fil du funambule, en maniant le balancier du vrai et de l'imposture, est, plus que jamais, à l'écoute du "parlêtre", ce raté qu'un monde religieux (fut-ce celui du management et de l'évaluation), en lui proposant des prothèses, cherche à faire marcher au pas.

Mais Lacan ne baisse pas la garde, il incite à la résistance quand, dans une époque où la jouissance narcissique de certains ouvre la voie à l"indifférencialisme", il conclut ainsi : "je ne vous ai, jamais, à aucun moment, donné prétexte de croire qu'il n'y avait pas, pour moi, de différence entre le oui et le non". Comme le rappelait Michel Plon dans une critique de « La Quinzaine Littéraire », Freud lança, sur les ondes de la BBC en 1939 : « le combat continue ».

 

Guy Rousseau / avril 2005