Réflexions


Escapando de la critica,

Pere Borrell del Caso, 1874

 

 

Texte de l'intervention faite par Agnès Maisonneuve, Jean-Edouard Batardière, Gilles Courant,

à la journée d'étude organisée par le CREAI de Bretagne, le jeudi 2 décembre 2010,

sur le thème "Que fait-on de l'inattendu dans l'institution".

 

 

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Introduction

Peut-être connaissez-vous ce tableau de Pere Borrell Del Caso, peint en 1874 et nommé « Escapando de la Critica » où l’on voit un enfant au visage tendu, au regard mi apeuré, mi étonné, enjamber le cadre du tableau en se tenant fermement aux bords.
Il sort de l’œuvre.
Que fuit-il ? Que cherche-t-il ? De quoi a-t-il peur ? Cela se passe-t-il à l’intérieur du tableau ou à l’extérieur du tableau ? Est-il seul ?
Pour le spectateur que nous sommes, ce moment de passage, intermédiaire entre l’ancienne fiction du tableau et la nouvelle fiction produite, peut très bien figurer le surgissement de l’inattendu.
Ce procédé de style fréquemment utilisé marque le passage des frontières entre l’ espace de l’œuvre, l’espace du récit, et le monde réel, les remettant en cause l’un comme l’autre.

Mais arrêtons-nous quelques instants sur un autre tableau, sur une autre histoire.
Dans la ligne de l’Ecole Expérimentale de Bonneuil sur Marne et dans la lignée de Maud Mannoni, le Centre de Guénouvry ouvre ses portes en 1974. Il se situe à l’entrée du village de Guénouvry, entre Nantes et Rennes, au pays des Trois Rivières, dans l’ancienne école communale. C’est une vieille bâtisse républicaine en pierre, avec dans la cour de récréation, deux immenses tilleuls semblant garder l’endroit. Sur la colline et dans les prés verdoyants, se dessinent la silhouette des animaux du Centre (chevaux, chèvres, poules et coqs). Il y a aussi le jardin potager fleuri entretenu par les enfants. Bien entendu le lieu change avec les saisons : vert au printemps, jaune en été, rouge à l’automne, blanc en hiver, vert jaune rouge blanc vert jaune rouge blanc … cycle poétique du lieu.

Vous l’aurez compris, le Centre de Guénouvry, c’est d’abord l’expérience de l’ambiance, les « entours » dirait Jean Oury. « Faire avec ce qu’il y a là » dans l’incontournable de la vie quotidienne.
François Tosquelles, autre acteur majeur du mouvement de la psychothérapie institutionnelle, aimait rappeler que les institutions ne sont que des créations plus ou moins fragiles qui surgissent de la rencontre plus ou moins réussie entre un patient et une équipe qui l’accueille.

Le Centre de Guénouvry, Institut Médico-Educatif doublé d’un Centre d’Accueil Familial Spécialisé, est l’une de ces institutions. Depuis 2008, le Centre de Guénouvry fait partie intégrante de l’Association Jeunesse et Avenir.
Seize enfants et adolescents psychotiques, autistes, viennent à l’IME en journée, du lundi au vendredi. Les soirs de la semaine, ils sont en famille d’accueil, chez 16 assistantes familiales. Les week-ends et vacances scolaires, ils sont, pour la plupart d’entre eux, chez leurs parents.
Lorsque nous présentons le Centre de Guénouvry, nous parlons volontiers d’un « lieu pour dire ». L’importance d’un lieu comme espace limité, l’importance du sol, l’importance de l’humus, d’une possibilité pour l’enfant accueilli de zones d’inscriptions, de rencontres, d’enracinement ; c’est lutter contre ce que Hannah Arendt nommait la « désolation », c’est-à-dire l’expérience d’une absolue non appartenance au monde.

Se pose toujours à nous, équipe du Centre de Guénouvry, avec la même force, le rapport entre psychose et institution, folie et humanité, cette question du rapport que chacun entretient avec la folie, peut-être avec l’inattendu, que chacun entretient avec la parole, avec le signifiant.
Dans une institution, le surgissement de l’inattendu ne manque pas :

C’est d’abord Zora, enfant qui s’est arrêté au seuil du langage, comme dirait Henri Rey-Flaud, qui, pendant un Conseil des Enfants, le corps avachi, le visage inexpressif, se met à fredonner au cours du débat la chanson de Julien Clerc « Fais-moi une place ».

Souvenez-vous des paroles :

Fais-moi une place
Au fond d’ta bulle
Et si j’t’agace
Si j’suis trop nul
Je deviendrai
Tout pâle, tout muet, tout p’tit
Pour que tu m’oublies

Comment, à partir de cet instant, élaborer avec elle cette autre place ?

C’est aussi Edgar, enfant au prise avec ses monstres intérieurs qui se perche dangereusement sur le mur de pierre et fait les cents pas sur son chemin de ronde. Il guette. Il est le Chevalier de Fronsac, dans le Pacte des Loups, délégué par le roi Louis XV dans le pays du Gévaudan afin d’élucider le mystère de la Bête qui saigne les campagnes locales.
Comment organiser la battue à ses côtés ?

Ou encore Ambroise qui a fait l’expérience du corps coupé, réparé, suturé par de multiples interventions chirurgicales qui, en cuisine pendant la préparation du repas, se retrouve en face d’un rôti de viande rouge sanguinolente, bardé et ficelé. Ca pourrait bien barder, dans le sens populaire, c’est-à-dire dans le sens de prendre une tournure violente … ça pourrait bien barder pour lui. Son regard change, le teint blêmit, il se fige. Avant que l’être ne s’évanouisse complètement dans une rencontre trop intense … pour aujourd’hui, ça suffira, il ira éplucher les carottes en espérant qu’enlever une couche de peau sur la crudité ne produise pas le même effet.

Pour cette journée d’étude, nous avons proposé comme titre « L’accueil de l’inattendu n’est pas sans conditions ». Accueillir l’inattendu, c’est pour nous avant tout réfléchir à la question de l’institution :
Y aurait-il dans le « corps » institutionnel du « bon » inattendu à prendre, facilement assimilable par elle et du « mauvais » inattendu à éviter, un inattendu plus délicat demandant un soin particulier, un régime spécial, une analyse institutionnelle et un réaménagement de l’institution elle-même.
Comment faire pour que l’inattendu, déjà là, qui attendait là, en souffrance, comme on dit d’une lettre qu’elle est en souffrance, lorsqu’elle reste sans destinataire, comment faire donc pour que l’inattendu, dans l’institution, trouve une adresse.

1) Nous verrons tout d’abord comment, dans la vie quotidienne, nous saisissons l’inattendu pour en faire un évènement et une mise en récit pour tous.
Dit autrement : Montrer comment l’inattendu peut trouver sa place dans le « conservatoire collectif des histoires singulières » et contribuer à l’élaboration psychique de chacun ; comment l’inattendu, pris comme évènement, vient questionner la ligne instituant-institué et peut ainsi transformer en nouvel institué.

2) Nous verrons ensuite comment, dans une activité dite d’expression, c’est-à-dire une activité conçue pour l’accueil du symptôme, « au pays des contes », l’inattendu peut également surgir et trouver une adresse.



1ère partie : « On a cassé une porte »


Dans la vie institutionnelle guénouvrienne, portes ou fenêtres claquées, cognées, cassées, ne sont pas choses extraordinaires. Cela arrive encore trop fréquemment à la place d'une parole qui, dans l'instant, ne peut se dire.
Alors, comme dans la plupart des institutions, on recherche le ou les auteur(s), on sanctionne, on répare, on change et au bout du compte ça continue avec les mêmes ou avec
d'autres...
Ce jour-là, un peu avant le repas, un adulte constate que la porte de la pièce où se déroulent les entretiens individuels, pièce fermée à clé, a été détériorée, laissant béante la partie inférieure de la porte. Cet adulte, quelque peu décontenancé, réalise qu'il ne pourra pas, dans de telles conditions, assurer les entretiens individuels prévus.

En effet, nous avons défini les lieux d'expression à Guénouvry, qu'ils soient individuels ou collectifs, comme étant des lieux où ce que l'enfant y dépose a une valeur singulière et n'est pas répété par l'adulte, à d'autres, à l'extérieur du lieu. Subitement, cette porte ne possède plus la fonction de garantir ce que chacun vient déposer dans ce lieu. Nous décidons donc de nous saisir de cette détérioration pour provoquer une réunion extraordinaire, avant le repas, avec l'ensemble des enfants et des adultes du centre.

Cette réunion se déroule sous la véranda, lieu des instances collectives, telles que : le Conseil des Enfants, le moment d’inscription aux activités, le temps d'accueil et d'informations du matin, autant d'instances de parole et de décision qui rythment la vie quotidienne au Centre de Guénouvry. Nous décidons ce jour-là de suspendre le déroulement habituel de la journée pour créer l'évènement et parler ensemble de cet inattendu.

L'adulte qui a constaté la dégradation de la porte parle de ce trou dans la porte et de ce que ça lui fait. Elle dit son incapacité à pouvoir garantir, seule, l'intimité de ce que chacun vient dire dans ce lieu. C'est l'affaire de tous, enfants et adultes. Chacun est renvoyé à une éthique de la parole et de la responsabilité pour soi et vis-à-vis d'autrui. Plusieurs enfants prennent la parole et disent, chacun à leur manière, ce que ce lieu représente pour eux. Une enfant manifeste par son comportement la perméabilité des lieux, exprimant sur la scène publique des scénarii de sa scène privée, et dit, à sa manière, qu'elle se sent menacée par cette confusion des lieux et des places de chacun, confusion qui mène à la folie. Un autre adulte intervient pour rappeler qu'il est interdit de détruire ce qui nous entoure. Nous décidons, entre adultes, de suspendre les entretiens individuels et les ateliers d'expression, jusqu'à ce que l'enfant qui a cassé cette porte en dise quelque chose. Un enfant dit son impatience d'aller manger et se désigne coupable, bien qu'il nous dise ne pas l'être. Un autre adulte dit qu'il ne s'agit pas simplement de soulager la tension du groupe, car celle-ci peut-être bénéfique dans le sens où elle vient réaffirmer l'importance de la vie, de la parole de chacun, et la manière dont celle-ci nous engage les uns par rapport aux autres.

Le lien groupal autour de cet événement et son élaboration psychique ont produit des effets, pour chacun, et en particulier pour l'enfant responsable de cette dégradation. Celui-ci est allé dire à un adulte qu'il était responsable de cet acte. Cet enfant, arrivé à la rentrée, a effectué, à cette occasion, sa véritable entrée dans le travail de soin et d'humanisation au Centre de Guénouvry. Alors qu'auparavant il ne cherchait qu'à faire rire les autres enfants, en répétant des mots grossiers, il a pris conscience qu'une parole pouvait être sérieuse et entendue comme telle. Au Conseil des Enfants, il nous fait part dorénavant de ses idées, telles que la construction d'une cabane en bois ou son désir de tricoter. Alors qu'il se lève et réclame à sortir du conseil, le président du Conseil l'invite à soutenir sa parole auprès des autres enfants, s'il veut que celle-ci soit entendue. Il se rassoit alors, comme lesté par ces mots. Plusieurs enfants disent leur intérêt et les propositions de cet enfant sont reprises collectivement. Un atelier « Tricot » débute, lui permettant ainsi de mesurer les effets de sa parole dans la réalité, ainsi que la bonne dose de patience que cette affaire de mailles nécessite!

L'inattendu, tel qu'il est figuré par le tableau de Pere Borrell del Caso , est hors cadre mais non pas hors sens si on s'applique à lui en redonner. Il vient nous convoquer à prendre position pour réfréner la jouissance du sujet et tenter de délimiter et nommer un lieu d'adresse possible. L'évènement insolite nécessite un effort de transcription, personnellement et institutionnellement, une transcription des effets de l'inconscient qui se manifestent là, pour pouvoir être ensuite réappropriés par chacun.

Si sur la béance de la porte cassée vient se tisser un récit collectif et individuel (l'un se nourrissant de l'autre), alors le sujet peut ne plus errer indifféremment d'un point à un autre, et nouer des ancrages multiples et variés, à partir des différences qu'il perçoit entre les espaces et entre les Hommes.

Le récit collectif sur cet événement peut permettre une historisation des expériences et un repérage de la place d'où l'on parle, à condition de faire ensemble cet effort constant de reconstruction d'un lieu pour dire. C'est ce que nous nous employons à faire et à refaire, tel un tricot inachevé, avant même que des évènements inattendus se produisent, et à l'occasion de ceux-ci.

 

2ème partie : « Il était une fois »


« Il était une fois » : ces quelques mots ont le pouvoir de nous transporter, petits et grands dans un ailleurs temporel et spatial, merveilleux. L’ouverture du conte, c’est l’ouverture à tous les possibles.
Mais, est-ce que « le pays des contes » comme on nomme cet atelier à Guénouvry, qui permet de penser, de rêver, de jouer peut permettre d’accueillir l’inattendu porté par un enfant et comment cet inattendu peut s’arrimer à un récit collectif ?
« Grâce aux contes, l’enfant apprend à maîtriser hors de lui, avant de l’intérioriser, une activité fantasmatique qui sera fondatrice en lui d’un lieu où les mots et les choses vont pouvoir se relier » écrit J. Hochmann (1) . Ils peuvent aider l’enfant à mettre de l’ordre dans son chaos interne. Le conte, histoire patinée par des siècles de transmission est une expression de l’imagination humaine, de la capacité humaine de création, de représentation. Or, les enfants dysharmoniques, psychotiques, déficitaires souffrent souvent d’une absence d’imagination et le conte facilite chez eux la remise en route de ce plaisir à imaginer. B.Bettelheim dit « Plus, j’essayais de comprendre pourquoi les contes réussissait si bien à enrichir la vie intérieure de l’enfant, plus je me rendais compte, que, plus profondément que tout autre matériel de lecture, ils débutent là où se trouve l’enfant dans son être psychologique et affectif. »
Alors, est-ce qu’un atelier conte au sein d’une institution peut permettre d’approcher, d’accueillir l’enfant souffrant là où il en est et même si ce qu’il y apporte peut être très surprenant et remette en question d’emblée l’objet même de cet atelier ?

 

1 - Le cadre : un autre « Pays ».

Avant de vous conter l’accueil de Charlotte au sein de l’atelier, je vais essayer de définir « ce pays des contes » à Guénouvry.
Cet atelier est défini comme un lieu d’expression, il a une visée thérapeutique et de changement. La parole de chacun y est favorisée et peut s’arrimer autour du récit. Le but de cet atelier n’est pas de raconter une belle histoire mais d’utiliser le support du conte traditionnel pour verbaliser la vie affective et émotionnelle, notamment pour des enfants souffrants d’une difficulté à symboliser.

Cet atelier est animé par deux éducatrices et un éducateur. Il a lieu tous les jeudis après-midi. Quand l’enfant vient à l’atelier, c’est d’abord parce que nous l’y avons invité ou bien parce qu’il a souhaité s’y inscrire.
Pour garantir la sécurité de ce lieu aux enfants, il est important de tenir un cadre très contenant car les contes posent les problèmes existentiels et peuvent confronter l’enfant à ses peurs et ses angoisses. Ce que Bérenger illustre, parlant des fleurs cueillies par le petit Chaperon Rouge en entrant dans la forêt : « ce sont des pensées » et il ajoute : « des pensées sauvages ! ».
Rituels, formulettes répétées à chaque fois, gestes, organisation de l’espace sont propres à créer une ambiance intime, feutrée, singulière mettant l’accent sur les frontières de ce lieu et permettent à l’enfant progressivement d’appréhender cet espace comme différent.
Les rituels d’entrée et de sortie et la formule magique (le : « il était une fois ») introduisent « une autre scène » où l’enfant est ainsi averti qu’il va entendre des mensonges : ce qu’énoncent souvent les enfants : « ce que tu dis, c’est pas vrai ». Et même Josepha me renvoie un jour : « c’est ton imaginaire ». Mais, annoncer qu’on va dire des mensonges, n’est-ce pas annoncer d’une certaine façon qu’on va dire la vérité ?

L’atelier « au pays des contes » crée ce que Winnicott a décrit comme un « espace transitionnel », espace intermédiaire entre la réalité intérieure et celle extérieure perçue par des personnes en commun.
L’atelier « au pays des contes » peut être soignant de par son cadre et ce qu’il y propose mais aussi de par son articulation avec les autres lieux de l’institution. Il ne peut se penser qu’en complémentarité aux autres champs institutionnels et soutenu par les autres adultes du Centre.

 

2 - Charlotte au pays des contes.

Charlotte est arrivée récemment au Centre de Guénouvry. Elle a maintenant 9 ans et ce qui nous a frappé d’emblée lorsque nous l’avons accueilli, c’est son agitation perpétuelle. Elle fonce tête baissée dès qu’elle est attirée par un objet, faisant fi des obstacles et des personnes qui l’entourent. Malgré sa toute petite taille et son apparence fluette, elle déménage…. Elle adore renverser les objets tels que les chaises, semant la pagaille si on ne l’arrête pas.
Par ailleurs, son langage est très restreint : juste quelques mots. Mais elle nous montre assez rapidement qu’elle comprend les situations, répondant par exemple à nos consignes, manifestant ses intentions et indiquant même de plus en plus ses choix.
Peu après son arrivée, nous l’inscrivons au pays des contes.
A la première séance, elle témoigne de son activité motrice débordante. Elle veut sans cesse se lever, explorer la pièce. Les autres enfants mécontents se font bousculer au passage. Il s’ensuit un chaos important.
Les rituels ne semblent pas entendus par elle. Elle ne prête pas attention non plus à Maître Corbeau, la marionnette gardienne du pays des contes et qui aide les enfants à « passer » dans le pays imaginaire.
Je finis par la prendre dans mes bras, me met debout et marche aux alentours du tapis où nous sommes rassemblés, en la berçant. Finalement, posée, elle se calme rapidement. Je reprends place dans l’assistance, tout en tenant toujours Charlotte. Au bout de quelques instants, elle rejoint les bras de ma collègue, sa respiration s’allonge et elle s’endort. Les fois suivantes, elle viendra volontiers à l’atelier Contes lorsque nous l’inscrirons. A chaque fois désormais, dès les premiers mots du conte, elle s’endort, s’appuyant sur les genoux ou se calant dans les bras d’un adulte. Le récit du conte avec ses rebondissements, les interventions et les exclamations des autres enfants ne la réveillent pas.
Nous nous interrogeons beaucoup sur la participation de Charlotte à cet atelier. Même si ce lieu peut être propice au relâchement pour certains, c’est la première fois qu’un enfant semble utiliser l’atelier pour y dormir d’un sommeil si profond que nous peinons même à la réveiller en fin de séance… Alors, au bout du « compte », qu’en retire t-elle ? Finalement, ne ferait elle pas mieux d’aller faire la sieste ailleurs ?
Elle continue tout de même à venir à cet atelier contes. « Au moins là, elle se pose » dit-on en manière de justification et en référence à son hyperactivité motrice. Cette situation est d’ailleurs assez paradoxale : son sommeil est en effet tellement agité chez ses parents et dans sa famille d’accueil à cette époque qu’elle épuise complètement les ressources des adultes.

Pendant ce temps, à l’atelier Contes, le loup, les 3 petits cochons, le chaperon rouge défilent mais ne semblent toujours pas accrocher son attention. Mais peut être la fonction la plus importante de l’atelier qui opère à cet instant pour Charlotte est la fonction de maternage. L’accompagnement corporel que nous mettons en œuvre auprès de Charlotte lors de l’atelier en l’enveloppant d’une couverture et en la tenant près de nous lui offre une contenance, un appui un peu comme le « holding » au sens défini par Winnicott.

De même, l’enveloppe sonore réalisée par le conteur nous semble très importante pour Charlotte : la musique des mots, le rythme du récit s’inscrivent en elle et permettent à Charlotte de se laisser porter, de se relâcher… et le sommeil la gagne.
Nous ne pouvons également nous empêcher de penser également à la fonction contenante de cet atelier. Le conte en lui-même est un conteneur de la possibilité de penser, une sorte d’enveloppe psychique. Le fait de travailler en groupe définit une enveloppe limitante qui permet d’aménager un lieu de pensée, une aire symbolisante. L’histoire va fonctionner comme une sorte de récit d’un rêve commun. Le groupe permet aux enfants de faire l’expérience de penser avec d’autres et de partager quelque chose à travers leur implication commune dans l’histoire. Le pouvoir des contes ne peut se concevoir que partagé. Le principe de non-ségrégation en exergue à Guénouvry permet d’accueillir des enfants souffrant de troubles différents. Beaucoup ont accès à la parole et peuvent à la fin du récit parler avec Maître Corbeau, la marionnette gardienne du pays des contes. Ils peuvent dire leurs peurs, leur plaisir, leurs associations sur l’histoire et les personnages.
Charlotte n’en est encore pas là. Mais, chaque enfant peut s’arrimer à la parole des autres. Nous pensons malgré tout que Charlotte peut, elle aussi, bénéficier de ce tissage autour des histoires.

L’endormissement de Charlotte à l’atelier nous interroge fortement. Il contraste tellement avec son activité quotidienne débordante et incessante. Nous ne pouvons nous empêcher de penser au thème du sommeil développé dans certains contes et qui s’empare des héroïnes : Blanche Neige, la Belle au bois dormant…. Ce sommeil qui semble être comme une petite mort mais qui s’apparente plutôt à la vie sous jacente, en devenir …. Et qui ne demande qu’une reconnaissance pour être une renaissance.

Ce sommeil, enfin, s’il est le signe d’un relâchement pour Charlotte, témoin d’un possible différent, est peut être également comme un voile, une protection face aux situations proposées. Face aux questions angoissantes soulevées par les contes, les enfants nous manifestent fréquemment leur désir d’être protégé, de se protéger …. Par exemple, en se cachant sous les couvertures lorsque le loup arrive. Quelquefois l’histoire peut provoquer des pleurs, une fuite de la pièce, une envie que cela s’arrête… D’où l’importance pour les adultes de rassurer, contenir et aider l’enfant jusqu’à la résolution proposée par le récit. Charlotte, sagement endormie a su quant à elle, trouver une protection efficace pour l’instant…

 

3 - Entrer dans le Pacte narratif.

Jusqu’ici nous avons vu que Charlotte a été plongée dans le bain des Contes. Pierre Lafforgue ² dit que le conteur devra perfuser, nourrir l’enfant psychotique qui n’attend rien du narrateur.

Cependant, depuis le milieu d’année dernière, Charlotte commence à manifester progressivement une autre position dans cet atelier. Elle revendique sa place. Elle, qui se faisait souvent bousculer par les autres enfants sans que cela semble la toucher, se met désormais à jouer du pied pour repousser les « gêneurs » qui empiètent sur son espace. De même, elle refuse désormais d’être enveloppée dans une couverture et peut récemment s’installer à petite distance de nous…
Enfin, elle s’endort beaucoup moins rapidement et même est restée plusieurs fois tout un conte sans du tout dormir. Pour autant, elle reste posée et son regard est attentif, en lien avec les yeux du conteur. Pierre Laforgue (2) nous dit que c’est le signe de l’entrée dans le pacte narratif, ce lien entre le conteur et son auditoire, contrat tacite entre celui qui a envie de conter et celui qui a envie d’écouter.
Il va même plus loin en nous disant que : « le regard du pacte narratif est analogue à celui du nourrisson dans le regard de sa mère quand il prend le sein ou le biberon. C’est un « portage » par le regard avec un écoulement sonore liquidien en continuité ». Et il ajoute : « quand on boit les bonnes paroles du conteur, c’est que le conte est en train de devenir la bonne nourriture de l’atelier ». C’est d’ailleurs illustré de façon analogue en Grèce traditionnelle : la formulette qui signe la clôture des contes grecques pourrait se traduire ainsi : « Le conte, grand boniment, ton ventre, grand récipient ». (3)
A travers le pacte narratif, le conte offre un plaisir commun aux enfants qui écoutent et à l’adulte qui conte. Dans cet espace de plaisir, espace transitionnel, qui s’entrouve pour Charlotte, il y a un accès possible à l’imaginaire et donc à la possibilité de symboliser.
Nous avons souvent constaté lors de ces ateliers, que certains enfants supportaient mal ce sommeil de Charlotte, ils avaient souvent envie de la secouer pour la réveiller et quelquefois sans ménagement. Nous essayions de préserver Charlotte de ces « agitateurs », mais n’était ce pas une façon de nous poser la question du sommeil de Charlotte et de sa présence au récit et au groupe ? Pour reprendre la métaphore du conte, n’était ce pas une tentative pour écarter ces ronces qui protègent l’accès au château de la Belle au bois dormant ?

 


Conclusion

 

L’évènement n’est pas ce qui arrive, contrairement à l’accident, il est dans ce qui arrive « le pur exprimé », pour reprendre l’expression de Gilles Deleuze, qui nous fait signe et nous attend. Il est ce qui doit être compris, ce qui doit être voulu, ce qui doit être représenté dans ce qui arrive. Henri Maldiney ajoute : « l’évènement, il faut être capable de s’en approcher, de passer à travers lui puisqu’il ouvre un monde nouveau, d’y passer tout entier sans laisser trop de débris dans le monde qu’on essaie de quitter ».

L’institution apparaît alors comme un lieu d’échanges où les évènements qui surgissent se symbolisent dans une « élaboration narrative constante » (J. Hochmann). « Mettre des mots sur … » dit-on au Centre de Guénouvry. La fonction narrative, dans l’institution, permet de construire une histoire pour chaque sujet qui prenne en compte un peu des histoires de chacun, sans n’en oublier aucune, ni n’en faire valoir qu’une seule. Cette mise en histoire met chaque enfant sur le chemin d’avoir à perdre un peu d’histoire personnelle pour accéder à une histoire commune et ainsi gagner en partage émotionnel avec un autre ce qu’il perd en vérité historiale individuelle, ou pour reprendre Stern « découvrir que des symboles sonores peuvent ouvrir de nouvelles perspectives à l’imagination et en même temps dévaster ses anciens mondes non verbaux », articulation entre représentations de choses et représentations de mots.

L’inattendu, c’est ce qui nous attend. Les évènements s’effectuent en nous, ils nous attendent et nous aspirent, ils nous font signe.

Accueillir et accompagner un enfant, c’est l’entendre tel qu’il vient et non pas tel qu’il est prévu, tel qu’il est prévu qu’il vienne. La rencontre de l’inattendu - nous pourrions dire, en extension, la rencontre de l’imprévu, de l’impensable, de l’insolite, de l’incertain, de l’insu - c’est la rencontre de l’autre dans son opacité irréductible. Elle exige donc l’évidence de l’autre, si radicalement autre, si radicalement étranger.

 

 

1 - Hochmann Jacques, Pour soigner l’enfant autiste, Des contes à rêver debout.

2 - P. Lafforgue Petit Poucet deviendra grand, le travail du Conte.

3 - Margarita Xanthakou, article : Les contes, il faut avoir le temps de les rêver.

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