Lectures


Les morts ne savent rien

Marie Depussé

POL, mars 2006

« Les gens parlent rarement, ils font du bruit avec les mots mais ils parlent rarement » C’est de La Borde, haut lieu de la psychothérapie institutionnelle qui valorise l’échange et la parole, que Marie Depussé, professeur de Littérature, lance son message. Ecrit-elle ainsi parce qu’elle y a trouvé asile, dans sa « cabane au Canada », au fond du parc, et que cet asile, « lieu inviolable » au sens étymologique, lui permet toutes les audaces intimes ?

Après « Dieu gît dans les détails » où elle décrivait déjà la clinique de La Borde en des termes qui ne sont pas sans nous rappeler le style de Jean Oury, elle poursuit son chemin par « Les morts ne savent rien » : « Il y a au-dessus de La Borde un ciel de gentillesse, une nébuleuse discrète (…) qu’autorise à vivre, dans le détail de pauvres vies tordues. On peut l’appeler Dieu, si l’on veut. Une sorte de présence de Dieu qui nous emmènerait chez le dentiste. J’ai toujours rêvé de cela, pas vous ? » Une vraie folle, cette Marie Depussé, qui vogue sur la nef des fous, en racontant la mort de sa mère. Elle recueille la parole de ses frères et de sa sœur, en un roman à quatre voix pour envelopper la morte d’un linceul de mots.

C’est une histoire banale que cette mort de la mère, après une enfance heureuse, malgré la guerre et la misère humaine. Mais cette impérieuse envie de retrouver une parole, à travers celles d’autres membres de sa famille, cette démarche au bout des mots pour ressusciter qui ne le sera jamais, fait des « morts ne savent rien », un exercice d’équilibriste dessus du vide.

Ce roman est le roman de la perte, dans lequel la souffrance et la plainte se métabolisent en mots d’amour. Il faut lire ces lignes d’horizon, quand la vie qu’on fout en l’air, tisse au fil du temps, une trace d’humanité.

L’auteur manie avec élégance des mots qui se croisent et dont la rencontre fait surgir, malgré nous, la vérité neuve d’un savoir ancien.

Alors, pourquoi cette phrase de la Bible,les morts ne savent rien ? Parce que, plus que la vie, ils ont perdu la parole. Il nous revient, au présent, un devoir de fiction pour leur maintenir la tête au-dessus des mots. Je crois, et Marie Depussé, sans doute aussi, que c’est par l’écrit et seulement par l’écrit que l’on parvient à cette assistance aux morts-vivants en danger.

Ce roman s’adresse à eux, bien sûr, ces gens qui font du bruit avec les mots : afin qu’ils découvrent, eux aussi, qu’ils peuvent être sujets du verbe.


Guy ROUSSEAU
22 septembre 2006

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