Note de lecture


Paris - Brest


Tanguy Viel

Les Editions de Minuit, 2009

« Paris - Brest » n'est ni l'ancienne course cycliste des forçats de la route, ni cette pâtisserie moelleuse en forme d'anneau que les enfants savourent jusqu'à l'écoeurement, mais un roman qui vient de paraître et dont le signifiant nous enserre, cette fois, dans une inquiétante familiarité.

C'est le récit de la reconstruction d'un destin familial ruiné, monté comme un film policier, dont le narrateur, en architecte audacieux, propose, « tant qu'à reconstruire », que son hémicycle permette à tous de voir la mère... Centré sur le leurre de celle-ci, le manuscrit que Louis feint d'apporter secrètement en Finistère,comme tribut au foyer familial, est l'instrument d'une vengeance qui clignote comme un sapin de Noël.

Cette Fausse histoire vraie n'est ni le roman du rire ou celui de l'oubli, comme on a pu le dire, ni l'une de ces auto - fictions branchées qui bouleversent les midinettes des lettres, ni même ce rédempteur « effacement du mal », dont l'auteur nous dit l'importance pour lui-même, mais il est le mythe individuel d'un enfant contemporain, amer et parfois cynique, en quête d'une impossible unification. Car c'est bien une identité dissociée que Louis cherche à bricoler, avec son écrit comme le brisant d'une famille naufragée, convoitant « l'argent de la vieille » dont il pressent qu'il faudra évider le magot pour le blanchir aux yeux de tous. Dans cette fortune de mer, l'argent, nerf de la guerre des générations, amassé du côté maternel, évaporé du côté paternel, imprègne l'histoire de son odeur volatile.

Avec sa sensibilité à fleur de plume, maniant un humour féroce et nostalgique, l'auteur réussit non seulement à tenir ses lecteurs en haleine mais aussi à les engager littéralement dans sa passion intime.

Il le dit lui-même : « le seul visage qui restait quand je pensais au livre, était celui du fils Kermeur » (1). C'est, en effet, le point de capiton du récit. Qui, d'entre les lecteurs, n'a pas connu, au cours de son enfance un « fils Kermeur » ?

Dans l'expression parentale indignée, le « fils untel » désigne souvent, la mauvaise fréquentation à laquelle s'accroche l'enfant qui tente de s'opposer au sur - moi terrifiant d'une mére envahissante. Le « fils Kermeur » c'est, avant tout, le bras armé de l'émancipation du jeune Louis, engagé dans un duel fatal avec celle qui lui vole son existence. Il occupe, ainsi, la place d'un hypothétique garant, place occultée, dans la famille, par la faute du père. Il le dit d'ailleurs, Louis, il le dit à Kermeur qui, tout à son acte, ne le croit pas : « un jour j'écrirai cette histoire... Quand j'aurai du recul sur tout ça », et, plus tard, lui précise avec lucidité : « c'est une fiction, tu sais, ça n'est pas de toi dont ça parle.... ».

Son arme a lui, c'est son style, c'est la force de ses mots et de leur alliage, c'est la puissance des signifiants qui, tout en ranimant la plaie, la pansent et, par vagues successives, le libèrent d'une enfance blessée. Le roman révèle, à ciel ouvert, la jubilation secrète d'un écorché vif qui manipule des détails percutants comme des balles qui touchent leur cible au coeur.

Accumulant, progressivement, l'imposture des « petits faits vrais », le roman se tend, donnant une puissance littéraire convaincante aux dernières scènes, et en particulier, à l'occasion de la réunion familiale, le soir de la nativité, au bout du monde embué de la pointe Saint -Matthieu.

Il y a d'abord cette scène marquée par la phrase anodine du père, indifférent à la violence de la mère, mais qui, pourtant, commence à se reconnecter au monde- « on dirait que ça sent le brûlé ? »- Pendant qu’à l’étage, celle-là, se saisit du briquet de pacotille, orné du P parasol de Pallavas les flots, pour embraser les feuillets manuscrits d'une vie réinventée. Au bord de la crise de spasmophilie, elle ne perçoit pas le regard goguenard de Louis qui caresse, avec malignité, au fond de la poche de son pantalon, la clé USB de sauvegarde de son écrit..

Mais il y a aussi, et surtout, l'apaisement de la tension dans la magnifique scène finale où le père, jusqu' alors silencieux, adresse, « de derrière la vitre », un signe de connivence au fils qui s'en va, après avoir osé traverser à découvert, le carreau de la salle des pas perdus.

Paris- Brest, une ancienne course cycliste ou une pâtisserie moelleuse ? Non. C’est, désormais, dans l'imaginaire collectif, un roman de Tanguy Viel.

Car, si elle touche à la sensibilité universelle de qui s'aventure dans la singularité de l’intime, la lecture du récit évoque, sans aucun doute , moins une quête d'identité que de reconnaissance primaire d'une place parmi les autres, nécessaire, étrange et familière.

Le style fait l'écrivain qui, en première personne, prend ici le risque de l'énonciation littéraire. Après avoir fait son cinéma d'art et d'essai, avec brio, Tanguy Viel a trouvé sa place. Son acte de naissance est enregistré au livret familial d'État civil de la littérature, en subvertissant, au passage, le mot de Gide :

« Familles, je vous haime »...

Guy- Arthur Rousseau / mars 2009

(1) « le matricule des anges », janvier 2009 (numéro 99)

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